Trafic migratoire dans la Manche : un « miracle » qu’il n’y ait pas plus de morts »

Rédigé le 09/09/2021
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Développées depuis 2018, les traversées migratoires de la Manche à bord d’embarcations autonomes se sont multiplié cette année, avec plus de 15 000 migrants impliqués recensés au 31 août, au prix d’une dangerosité accrue, selon Philippe Dutrieux, préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord.

Comment expliquez-vous le développement de cette voie migratoire ?

Avant 2018, les traversées s’opéraient par d’autres moyens que les « small boats », les candidats empruntaient les camions ou les voitures qui embarquaient dans les ferrys ou passaient par le tunnel sous la Manche. Au fil des années, la protection de ces zones s’est durcie et donc à partir de 2018, le phénomène s’est déporté vers les plages. Année après année, on a vu le phénomène croître : en 2018, on a eu 78 tentatives de traversées impliquant près de 600 migrants, en 2019, on était sur à peu près 2 300 migrants impliqués et en 2020 on a vu une très nette augmentation liée à la crise sanitaire qui avait considérablement réduit le trafic transmanche avec à peu près 9 500 personnes qui ont tenté la traversée. Au 31 août 2021, on est à peu près à 15 400, on a 50 % de candidats en plus qu’en 2020… Ça ne veut pas dire qu’ils sont tous arrivés : 3 500 ont été récupérés en difficulté dans le Pas-de-Calais. L’intensité des traversées nous oblige à en faire une mission quasi-permanente quand il fait beau.

Le modus operandi a-t-il évolué ?

Nous avions à l’été 2020 observé une multiplication de traversées par des moyens de fortune, en paddle, pédalo ou kayak. Il y en a moins en 2021, en revanche la taille des embarcations a augmenté, ce sont maintenant surtout des semi-rigides avec à bord parfois 20, 30, 40 personnes, parfois plus de 50, ce qui n’est pas sans nous poser un problème : si une embarcation avec 30 ou 40 personnes fait naufrage, les récupérer à l’eau sera une entreprise extrêmement compliquée. Il faut que des filières organisées soient derrière pour que 30, 40, 50 personnes se regroupent, prennent une embarcation et partent, il faut une logistique. Ces semi-rigides surchargés ajoutent à la dangerosité des traversées. Depuis 2018, nous sommes en tout sur 11 décès et trois disparus. C’est considérable et en même temps, ça tient du miracle qu’il n’y en ait pas plus compte tenu de la dangerosité de la zone et de la précarité dans laquelle ces gens partent. Les départs ont lieu entre Calais, le Cap Gris-Nez et Dunkerque, les zones où on aperçoit les falaises de Douvres quand il fait beau et ça paraît facile de traverser, mais au fil des mois et du renforcement des patrouilles à terre le phénomène petit à petit s’est étendu vers le sud.

Pouvez-vous intercepter les embarcations dans les eaux françaises quand elles ne sont pas en difficulté ?

Je ne dis pas qu’on n’a pas le droit, je dis que vu l’activité que nous avons, nous sommes largement monopolisés par toutes les opérations de sauvetage. Si nous ne le faisons pas, c’est également parce que le risque est extrêmement important vis-à-vis de ces embarcations qui sont surchargées, avec des femmes et des enfants. Aborder une embarcation pour la contraindre, ce serait lui faire courir un risque encore plus grand avec potentiellement des mouvements à bord, un mouvement de panique, on rajouterait un risque supplémentaire à une situation déjà dramatiquement dangereuse. Sur le terrain il y a une très bonne coopération avec les Anglais. Ce qui prime, c’est la sauvegarde de la vie humaine.