Philippe Croizon, dix ans après sa traversée de la Manche à la nage : "ça a changé ma vie"

Rédigé le 18/09/2020
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Il y a dix ans jour pour jour, le 18 septembre 2010, le Châtelleraudais Philippe Croizon, amputé des quatre membres, réalisait un incroyable exploit : traverser la Manche à la nage. Il se souvient.

La vie de Philippe Croizon a basculé à deux reprises. Le 5 mars 1994, alors qu’il démonte une antenne télé sur son toit, il est touché par une ligne électrique de 20.000 volts et doit être amputé des quatre membres. Seize ans plus tard, le 18 septembre 2010, le Châtelleraudais réussit la traversée de la Manche à la nage. Un exploit inouï, que seuls 10 % des nageurs valides réussissent.

Quelle image gardez-vous de ce 18 septembre 2010 ?

Philippe Croizon : « Mes deux garçons qui me retrouvent à l’arrivée, au cap Gris-Nez. Il fait nuit, tout le monde m’attend sur la plage. Or le courant et la marée m’ont emmené plus loin vers les rochers, au pied de la falaise. Je ne sais pas où je suis quand j’entends crier, du haut de la falaise : “ Papa, t’es le plus fort du monde ! ” Je ressens une émotion incroyable ! »

D’où vous est venue cette idée ?

« En 1994, à mon réveil après mon accident, je tombe sur un reportage de Thalassa sur une fille de 17 ans qui a traversé la Manche à la nage – son rêve –, devenant la deuxième Française à y parvenir. Je me dis : “ Wahou, pourquoi pas moi un jour ! ” J’ai juste oublié qu’on m’a amputé les quatre membres ! »

En 2008, vous vous lancez dans le projet. Ça paraît un peu fou à l’époque, non ?

« Mon entourage prend peur. “ T’es dingue, tu vas encore tomber de haut. ” Moi, je ne lâche pas l’affaire, je monte une équipe de winners à Châtellerault. Il y a ma femme, Suzana, qui a fait preuve d’un extraordinaire don de soi et qui m’a permis de faire tout ça ; mon entraîneure, Valérie Carbonnel, mise à disposition par la Ville de Châtellerault ; et mon kiné, Bruno Klein, qui a travaillé avec l’équipe de France de foot. Nous rejoignent ensuite deux nageurs longue distance (Jacques Tuset et Arnaud Chassery), un préparateur physique, un prothésiste… »

Eux croient en votre projet ?

« Ils ont peur comme les autres. Mais ils acceptent de m’accompagner dans mon rêve. Ce que je ne leur dis pas, c’est que je ne sais pas nager. Imaginez leur tête la première fois qu’ils me voient dans l’eau… »

Les premiers mois d’entraînement sont difficiles.

« J’ai 40 ans, je n’ai jamais été sportif, je suis gras comme un lardon après dix ans dans mon canapé, mon cardiologue ne veut pas que je fasse du sport à cause de mon cœur qui a été abîmé par l’accident. Je commence la nage avec deux prothèses de jambes de 3 kg, très lourdes. Je ne progresse pas, je n’arrive pas à faire plus de trois heures de nage, je suis un zombie, mon corps pète de partout… Après six mois, mon entraîneure me dit : “ On n’y arrivera pas ! ” Je lui réponds : “ Laisse-moi partir deux mois en vacances au Portugal, on voit après. ” Là-bas, je m’entraîne comme un chien, seul, avec mes nouvelles prothèses, bien plus légères (700 g par jambe). De retour à Châtellerault, je fais cinq heures de nage. C’est reparti ! »

Le fameux 18 septembre 2010, vous réussissez l’impensable…

« Mon équipe avait imaginé entre 20 et 24 heures de nage, mais ce jour-là, la météo est exceptionnelle, si bien que je réussis la traversée en 13 heures, 26 minutes. Une chance folle : à peine suis-je arrivé qu’une nouvelle grosse tempête se déclare. »

Comment avez-vous vécu ces treize heures ?

« Physiquement, j’étais tellement surentraîné que je les ai vécues comme un entraînement de plus. Il faut dire qu’en deux ans, j’ai fait 4.000 km de natation, j’ai testé toutes les conditions de mer. J’étais prêt ! »

Le lendemain, votre exploit est relayé partout.

« Des médias du monde entier en parlent : sur CNN, en Chine, en Australie, au Japon… Je ne m’y attendais pas. Quelques jours avant encore, il n’y avait que ma presse locale qui suivait mon aventure. Le lendemain de la traversée, alors qu’on est encore au camp de base, on me dit : “ Les médias t’attendent, il faut rentrer. ” Moi, je veux rester avec mon équipe. Ensemble, on a vécu un truc de fous, on a dépassé les frontières du possible. On rentre au bout de deux jours, et là, je prends vraiment conscience de cette folie médiatique, je vois tous ces messages de félicitations venus du monde entier. »

Vous devenez un symbole.

« Sans le vouloir. D’ailleurs, beaucoup de médias m’ont présenté comme un héros. Je me suis battu contre ça. J’en ai bavé pour réaliser mon rêve mais en aucun cas je ne suis un héros. Celui qui, le jour de mon accident, est monté sur le toit de ma maison, sans réfléchir, pour m’éteindre avec un extincteur, lui c’en est un ! »

On peut dire qu’il y a eu un avant et un après ?

« La Manche a complètement changé ma vie. Sur le plan médiatique mais aussi professionnel. »

Quelles sont vos occupations aujourd’hui ?

« J’ai une société de communication qui fonctionne très bien. Je fais des conférences dans le monde entier, je parle avec mon cœur et mes tripes de mon histoire, du dépassement de soi, de la résilience. Un message qu’on a besoin d’entendre. À côté, j’ai créé l’académie Philippe Croizon pour soutenir des jeunes nageurs handisport, je prépare mon one-man-show avec Jérémy Ferrari pour 2021, j’ai envie de refaire le Dakar en 2022… Les portes s’ouvrent ! »

Vous êtes heureux ?

« Ma vie est riche, puissante, je la kiffe. Avant, j’étais un handicapé et accessoirement, j’étais Philippe. Aujourd’hui, je suis Philippe et accessoirement, je suis une personne handicapée. »