Troisième baleine échouée en un an sur les plages du Calaisis : que se passe-t-il ?

Rédigé le 10/11/2022
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Le 7 novembre , une baleine à bec est morte après s’être échouée sur la plage de Sangatte. La troisième en un an sur nos côtes et la première de cette espèce, qu’il est surprenant de trouver dans les eaux de la Manche.

La colère dans la voix, hier matin sur la plage de Sangatte, Jacky Karpouzopoulos ne mâche pas ses mots. Le président de la Coordination mammalogique du Nord de la France (CMNF) lance : « Ça fait ch… C’est des animaux magnifiques. » Il fait face à la baleine à bec qui s’est échouée. Une femelle longue de 7,6 mètres. Le cétacé a agonisé après avoir vainement tenté de rejoindre le large.

Un cétacé malade

Dans le détroit du Pas-de-Calais, on ne croise pas la baleine à bec. Ou de manière marginale. Mais sa présence s’explique. « C’est la première fois qu’on voit une espèce comme ça », souffle Jacky Karpouzopoulos. Il poursuit : « C’est une espèce qui vit en Arctique, tout au nord, dans les eaux du Groenland ou l’Islande. Pour elle la Manche est le chemin le plus court pour rejoindre les mers du nord depuis l’Antarctique. »

Comme toujours en pareil cas, la question est de savoir pourquoi le mammifère est mort. Une des premières constatations réalisées par Thierry Jauniaux, spécialiste des mammifères marins, révèle qu’il serait deux fois moins gros que ce que sa taille annonce. Son poids est estimé à 3,5 tonnes, au lieu des plus de 7 tonnes auxquelles on aurait pu s’attendre.

Le naufrage d’un mammifère marin suscite toujours émotion et interrogations. À commencer par le fameux : « Pourquoi ? ». Une question d’autant plus vive hier, qu’en un an, c’est le troisième sur les côtes du Calaisis. Le 8 novembre 2021, une baleine de 30 tonnes est ramenée au port de Calais, morte. Quatre mois plus tard, le 10 février 2022, c’est une baleine à bosse qui est retrouvée morte sur la plage de Calais. À cela s’ajoutent les autres mammifères, comme les dauphins, qui terminent leur vie sur nos plages.

Les explications possibles

Comment peut-on donc expliquer cela ? Tout d’abord, le passage des mammifères marins par le détroit du Pas-de-Calais est inhabituel, les cétacés longeant de préférence l’océan pour rejoindre les eaux froides et riches en planctons et krill du nord.

En plus d’un chemin inhabituel s’ajoute la forte présence de bateaux dans le détroit du Pas-de-Calais – jusqu’à 400 navires de commerce par jour selon la préfecture maritime. Ce qui augmente le risque de collision, première cause de mortalité pour les grandes baleines.

Le bruit en mer est aussi une explication possible quant à la présence anormale des mammifères en certains points du globe. L’Observatoire des mammifères et oiseaux marins note ainsi sur son site Web :« Dans les océans, le trafic maritime, les sonars actifs, la prospection sismique, l’implantation de parcs éoliens en mer sont des sources génératrices de bruit qui interfèrent avec les moyens de communication et de prospection des mammifères marins. Et sont à l’origine dechangements comportementaux des animaux. »

Un problème international

Autant de facteurs que l’on retrouve sur notre littoral, mais également au nord et au sud. Thierry Jauniaux décrit ainsi un phénomène se répétant le long de la mer du Nord. Voilà comment, rien que cette année, une dizaine de baleines à bec ont été retrouvées mortes ou blessées, de la Bretagne jusqu’aux Pays-Bas, dont celle trouvée lundi chez nous. Si ce spécialiste ne se montre pas alarmiste, d’autres comme Jacky Karpouzopoulos dénoncent une situation qui s’accentue, et qui menace la biodiversité.


« Un phénomène de mortalité inhabituelle »

Thierry Jauniaux, spécialiste des mammifères marins

Comment cette baleine a-t-elle pu s’échouer ici ?

C’est la question à laquelle je vais essayer de répondre. Ce qui est intéressant, c’est que depuis plusieurs mois, une dizaine de baleines à bec se sont échouées dans la région, du côté de la Hollande, la Belgique.

Comment explique-t-on ce phénomène ?

C’est ce qu’on appelle un phénomène de mortalité inhabituelle. En général, ce sont des causes qui sont liées à l’environnement. Ça peut être la qualité de l’environnement, avec des toxines ou des produits polluants. Il peut aussi parfois y avoir des maladies. Pour certaines qui se sont échouées en Bretagne, on a trouvé un virus. Ce sont des choses que l’on ne peut découvrir qu’en pratiquant une autopsie complète.

La crise climatique est-elle en cause ?

C’est encore tôt pour le dire. Disons qu’on sait qu’il y a des modifications de la distribution des animaux qui se retrouvent dans des zones qui ne correspondent pas à leurs habitudes. Mais de là à mettre en lien directement avec le réchauffement climatique, c’est un raccourci trop rapide. Mais en 30 ans de carrière, c’est la première fois que je vois autant de baleines à bec qui viennent s’échouer ici.


Les autres points

Drames

Depuis 2015, le littoral calaisien a connu quatre situations similaires. En avril 2015, un rorqual à museau pointu s’était échoué au Cap Blanc Nez. En 2016, c’est un cachalot qui s’échoue à Marck. S’ensuivent les deux événements de novembre 2021 et février 2022, respectivement à Calais et Marck.

Marsouins

Les gros cétacés ne sont pas les plus fréquents à s’échouer sur nos côtes. Depuis 2010, une cinquantaine de marsouins communs se sont échoués rien que sur la plage de Calais, dont 3 en 2022, l’un en février et deux autres en mars dernier.